DEONTOLOGIE

Bureau Churchill

Restaurer n’est pas remettre dans son état d’origine.

Il faut garder les traces du vécu du meuble.

 

Un exemple: le bureau de Winston Churchill.

Si nous avions à le restaurer, il faudrait bien évidemment reconstruire la façade des tiroirs, si elle ne tient plus, consolider les pieds qui menaceraient de tomber en ruine, etc.

Mais que faire des traces de brûlures et d’encre sur le plateau ?

 

Si le bureau avait appartenu à John Smith, ou William Taylor (nos Jean Martin et Philippe Petit), le restaurateur ferait disparaître tous les désordres laissés sur le meuble par les propriétaires successifs, tâches, graffiti, rayures, coups, etc. Le meuble serait pratiquement remis à neuf.

 

Oui, mais Winston Leonard Spencer, né le 30 novembre 1874 au palais de Blenheim et mort le 24 janvier 1965 à Londres, n’est pas n’importe qui !

 Le 1er septembre 1939, il est nommé Premier Lord de l’Amirauté (le 3 septembre 1939, le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne. La légende veut que, lorsqu’il en est informé, le conseil de l’Amirauté envoie ce message à la flotte : « Winston is back ») ;

Nommé Premier Ministre dès le début de l’attaque allemande sur les Pays-Bas, le 10 mai 1940, il va incarner pendant 5 ans l’esprit de résistance des Britanniques :

«Je n’ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur…  Nous combattrons sur les plages, nous combattrons dans les champs et dans les rues, nous combattrons dans les collines, jamais nous ne nous rendrons… ».

C’est lui, qui, en février 1952, après la mort de Georges VI, le « roi bègue » qui dut prononcer un célèbre discours, accueille la jeune reine Elisabeth II.

 

Il était connu pour son amour immodéré pour le whisky et les cigares (un format de cigare porte désormais son nom).

 

Et ce bureau porte des traces de brûlures puisque parfois le cigare tombait du cendrier, des décolorations dues à l’alcool, et des tâches d’encre…

 

Mais cette encre, c’est celle avec laquelle il a écrit ses plus beaux discours. Elle fait donc partie de l’histoire du Royaume Uni, donc un bon restaurateur en laissera au moins quelques traces…

« La restauration s’arrête où commence l’hypothèse. »

 

Une fois le meuble identifié, et le constat d’état dressé (liste des absences, totales et partielles, des cassures, des dégradations volontaires ou non, faites par l’homme ou par des animaux, etc.), il faut donc prendre une décision : que proposer au client ?

 

Une réparation (mettre un tasseau de sapin pour consolider le tiroir de chêne qui est fendu, changer intégralement un pied parce que sa partie basse est abîmée) ?

Ce n’est pas notre métier, de dégrader un meuble d’art en supprimant certains éléments existants !

 

Une restauration, soit la conservation intégrale de l’existant, avec possibilité de quelques sacrifices pour assurer la solidité de l’ensemble, à condition que ces sacrifices soient minimisés et soigneusement répertoriés, et la récupération de la fonctionnalité et de l’esthétique initiales.

 

Une conservation, dont l’objectif est de stopper le processus de dégradation, sans restitution originelle, sans récupération de fonctionnalité ni d’esthétique, avec la seule possibilité de combler les manques avec un matériau autre que le bois (par exemple le plexiglas) pour assurer la solidité.

 

Une restauration – conservation, avec conservation de certains éléments, restauration de certaines fonctionnalités (le tiroir de Churchill), mais ajout de plexiglas pour soutenir les tiroirs, à l’intérieur du meuble, qui ne sera jamais visible du public, mais compréhensible pour un professionnel.

 

Une conservation préventive, qui n’a aucune action sur l’objet, mais sur son environnement, par observation, analyse des conditions de conservation.

Ce n’est pas notre métier, mais celui des conservateurs de musées, et des experts en conservation préventive, qui les aident à mettre en place leurs programmes obligatoires.

 

Dans tous les cas, la décision finale sera prise par le client, qu’il soit particulier ou institutionnel. Le restaurateur a pour mission de le conseiller pour assurer la meilleure conservation de l’objet selon ce qu’il souhaite en faire, l’utiliser, l’exposer, le stocker dans une réserve, etc, et selon le budget qu’il est prêt à y consacrer.